Rocher Noir, 4
juillet, 12 h. Sur l'esplanade de béton, un djounoud en tenue camouflée et une jeune
guide musulmane hissent un drapeau vert et blanc, frappé de l'étoile et du croissant
rouge. A quelques dizaines de mètres du bureau de M. Christian Fouchet, à la porte
duquel deux spahis, manteau rouge et sabre au clair, montent la garde. Le Haut commissaire
de France a décliné l'invitation que lui avait adressée trois quarts d'heure auparavant
M. Abderamane Fares, président de l'exécutif provisoire...
L'Algérie est indépendante! Cent trente-deux ans après que, jour pour jour,
les troupes françaises aient pris Alger. Ils avaient débarqué quelques jours
auparavant, à Sidi-Ferruch...Sidi- Ferruch, 5 juillet, 16 h. Sur le front de mer, le
silence s'est fait parmi la foule immense qui attendait depuis le matin. Chantant d'une
voix rauque et triste l'hymne algérien, six cents djounouds de la willaya 4 (béret rouge
ou casquette bigeard, chaussures et armes hétéroclites, tenue léopard) forment le
carré autour du monument. Ou de ce qu'il en reste.., dans la nuit des parachutistes du 3e
R.P.I. Ma (l'ex-régiment de Bigeard) sont venus desceller et enlever le bas-relief de
cuivre commémorant le débarquement des troupes du duc d'Orléans. Lentement, les
couleurs algériennes montent au long d'un mât, planté à même le socle en ciment du
monument.
Alger, 5 juillet, 17 h, où depuis cinq jours,les journalistes du monde entier ne se
lassent pas de prendre la photo que l'on croyait impossible : le drapeau vert et blanc
flottant au balcon du G.G. Celui-là même où Lagaillarde...Ti-ti-ti! ta-ta ! 3 brèves,
2 longues. Comme il y a des siècles! On s'y tromperait si Alger la blanche n'était
devenue Alger blanche et verte
en ses enfants vêtus des couleurs du nouvel Etat, des rubans rouges dans les cheveux. «
Djizar-vi, ya-ya... » (Vive l'Algérie !). Hurlements, clameurs, klaxons emplissent la
ville, montant vers le ciel en un tintamarre sans fin. Cinq jours déjà, mais on ne se
lasse pas de chanter, de rire, et d'embrasser les rares moudhahadines qui parfois lâchent
des rafales
d'armes automatiques vers les nuages.
Oran, 5 juillet, 17 h. La fusillade est terminée. Bilan : 95 morts et 163 blessés, une
majorité d'Européens. Improbable provocation O.A.S...simple réaction en chaîne après
un coup de feu accidentel...? Initiative de combattants algériens de la dernière heure ?
Nul ne saura jamais.Le lendemain, les Européens applaudissent les gardes mobiles (hier «
bourreaux de l'Algérie française », aujourd'hui défenseurs des Français d'Algérie)
qui vont désormais assurer leur protection. A la demande du F-L-N- Paris, 5 juillet. Au
Palais-Bourbon où les I02 sièges des élus de l'Algérie sont vides, 241 députés - la
moitié exactement - votent la levée de l'immunité parlementaire de Georges Bidault,
entré dans la clandestinité, président du C.N.R, et successeur désigné de Salan à la
tête de l'O.A.S.
Le Caire, 6 juillet. Dans une interview, Ahmed Ben Bella évoque des « agissements
non-révolutionnaires » du G.P.R.A, installé à Alger depuis trois jours. Unis sept ans
durant par les exigences de la lune et de la clandestinité, les dirigeants de la
Révolution algérienne sont aujourd'hui divisés.
Fort d'Ivry, 6 juillet, 3 h 45. Devant le condamné qui a refusé de se laisser bander les
yeux, et qui serre sur son coeur un drapeau tricolore, les fusils ont tremblé. Roger
Degueldre,ex-lieutenant du Ier Régiment étranger de parachutistes, ex-chef des commandos
Delta n'en finit pas de mourir. Il faudra douze minutes et trois coups de grâce pour que
cesse son agonie..La guerre d'Algérie est terminée. Il y aura encore des attentats, des
condamnations, une autre exécution. Mais tout se passe désormais presque dans
l'indifférence. Sur la route du soleil, la France qui part en vacances croise celle que
l'on rapatrie. Lentement, les derniers remous vont glisser vers la chronique judiciaire
et, pour ce qui se passe de l'autre
côté de la Méditerranée, dans les nouvelles de l'étranger.
De ce que furent pendant sept ans," les événements", il ne restait plus, pour
les Français en ce mois de juillet, que des souvenirs douloureux. Et un héritage devenu
gênant pour certains : le général de Gaulle au pouvoir. L'année terrible se terminait.
Elle avait commencé par des vœux.
"Voici l'année nouvelle ! La France voit celle-ci sans manquer à l'espérance. Car
elle sait où elle en est. Ce qu'elle vaut et ce qu'elle veut... "
Il y eut aussi, plus concis, les vœux de l'O.A.S. aux diverses personnalités gaullistes
ou communistes, " L'O.A. S, frappe où elle veut et quand elle veut ".
C'est encore presque vrai. A Alençon, le 3 janvier, un fonctionnaire, ex-membre du parti
communiste algérien est abattu, et trois jours plus tard, à Paris, le siège du P.C.F.,
carrefour Kossuth, est mitraillé.
Une manifestation de riposte du P.C, et de la C.G.T, est presque un échec. L'O.A.S.chante
victoire, " Il s agit de l'opération révolutionnaire-type à réaliser à partir de
maintenant : opération illégale, violente, spectaculaire et sans bavures... L'ère du
plastic est close.Ceux qui voudront continuer à faire la guerre aux concierges ne doivent
pas compter sur nous pour authentifier leurs actions. "
Pour l'ex-capitaine Sergent, " chef d'état-major de l'O.A.S.-Métro", il s'agit
désormais de ménager une opinion qu'on ne désespère pas de rallier sur la base d'un
anticommunisme absolu. L'heure est aux illusions... encouragées par une gamme de
complicités et de sympathies qui, en ce début de 1962, hantent encore les anti-chambres
du pouvoir, de la justice et de la police,
Dévouements et engagements ne manquent pas : officiers à la dérive du mythe des
centurions et des empires perdus... élèves de « corniches » aux nostalgies anticipées
de demi-soldes... lycéens de « Jeune Nation » au fascisme frais et rose, hussards des
Belles lettres pour qui les causes perdues d'avance ont la saveur de fruits amers...
anciens résistants qui ne peuvent se résoudre à voir un drapeau amené et dont la haine
toute fraîche de De Gaulle rejoint désormais celle de l'extrême-droite traditionnelle.
Qui, elle, n'a jamais ignoré que le Général est depuis le 18 juin 40 la face cachée du
«communisme international », Bref, sur le thème de l'Algérie française, s'unissent en
métropole tous ceux que hantent la phrase que Lénine n'a jamais écrite : « Le
communisme passera par l'Asie et l'Afrique. » A Alger, la nuit de la Saint-Sylvestre
avait commencé dans un calme dont la ville avait perdu jusqu'au souvenir. Derrière les
volets clos des Européens, les rares réveillons évoquaient quelques liturgies de
l'angoisse et de l'incertitude.
Vers minuit, ce fut le retour à la vie quotidienne des jours ordinaires. La trêve
sacrée de l'O.A.S. ne s'appliquait tout de même pas aux barbouzes. Grenades...
bazookas... Degueldre et ses commandos menaient le grand jeu aux abords du Palais d'Eté.
Alors une fois de plus la ville sortit sur ses balcons pour l'une des casserolades
frénétiques qui conjuraient les
démons du désespoir...
Cette nuit encore, « l'Organisation Armée Secrète » veillait ! De réunion en
réunion, les rescapés du putsch remplissent les cases de l'organigramme de la
clandestinité : on y trouvera : Perez. Médecin, il a longtemps soigné gratuitement les
petits blancs de Bab-el-Oued. Un vrai saint Vincent-de-Paul ! Mais aux « couilles
d'airain »! Car le bon docteur n'a jamais laissé ignorer qu'il « en » avait. « Soyons
révolutionnaires, nom de Dieu!... Il faut faire sauter la baraque... »
Degueldre, ex-lieutenant du Ier REP... Ancien FTP, il traîne derrière lui la réputation
d'avoir été un Watfen SS. Froid et dédaigneux, il laisse dire. Son choix est fait : «
Il faut faire Budapest. Seule la violence paie. »
Susini. Visage blême sous le masque d'un apprenti Saint-Just d'une impossible
contre-Révolution. Et une certaine lucidité. « Nous remplacions les siècles
d'évolution par des heures, la révolution par la résistance, les grands mythes sociaux
par la défense de l'Algérie française... »
L'ex-général Gardy. « De la Légion étrangère ! ». Il sera l'analyste politique...
« Nous devons d'abord faire une analyse minutieuse de la situation et le bilan de nos
moyens. » L'ex-capitaine Ferrandi. Aide de camp de Salan au temps de la splendeur, il
entend en être désormais le Las Cases... « Qui tracera les limites et les lignes
d'arrêt ? Saurons-nous résister à l'inévitable entraînement de la violence? »
D'autres viendront : l'ex-colonel Gardes, spécialiste d'action psychologique; le colonel
Broizat, licencié en théologie qui hésitera un temps seulement entre l'Armée secrète
et l'Armée du Salut. Il y aura aussi ceux qui ne feront jamais partie des états-majors.
Comme « Jésus », rigolard cafetier de Bab-el-Oued, qui avant les « strounga » règle,
pour chacun, le temps d'allumage des pains de plastic. Au plus court. " T'as peur?
" Comme Dovecar, le sergent qui s'est fait au couteau le commissaire Gavoury... «
C'était un ordre! » Et la cohorte anonyme des exécutants ! Légionnaires déserteurs
qui tueront comme on leur a toujours appris à le faire, jeunes pieds-noirs, étudiants ou
petits blancs, qui s'en iront à vingt ans, la peur de tuer sur le visage, porter la
justice expéditive de l'organisation...« Pour O.P.S, ponctuelle... » C'est la mort! Sur
«fiches », Degueldre édicte des verdicts sans nuance :
Membres du F.L.N. (ou supposés tels), libéraux, barbouzes. Puis l'ordinateur Degueldre
aura des ratés et ne contrôlera plus tout. La mort tombera vite. Les bavures émeuvent
peu.Bientôt viendra le temps des ratonnades aveugles. Mais, en cet hiver, l'O.A.S, est
encore à son zénith, Salan à Alger, Jouhaud à Oran contrôlent vaille que vaille les
effectifs. Plus de concurrence à craindre du clan madrilène, la police espagnole a
arrêté Lagaillarde et sa dernière recrue, Argoud. L'ex-colonel « le plus intelligent
de l'armée française » a voulu, le temps d'un « Appel aux Français » préparer pour
une France nouvelle des lendemains qui fredonnent un grand air de passé. « Il n'est pas
opportun de revenir, du moins pour l'instant, à Travail, Famille, Patrie » lui
répondra-t-on d'Alger. Car les chefs de l'O.A.S.-Algérie, au moins les militaires, se
targuent d'esprit républicain. Quant aux pieds noirs de l'Organisation, à l'exception de
leurs leaders branchés sur l'extrême-droite, rien de ce qui se situe en dehors du
présent ne retient leur attention. C'est, plus que jamais, la valise ou le cercueil. Et
en ce début d'année, encore un peu d'espérance. Radio-pirate.., hold up.., coups
spectaculaires portés aux barbouzes et aux policiers. L'Algérie française a trouvé ses
Robin des Bois à qui rien n'est impossible. Pourtant « les deux mille militants, les
cent combattants finalement regroupés au bout de douze semaines s'élèveront à trois
mille militants, à un millier de combattants lors de notre apogée. Jamais ces chiffres
ne seront dépassés »,écrira plus tard Susini.
Car si la population soutient et cotise, elle ne s'engage pas. Sauf une minorité. En
1956, l'« Algérie française » avait remis son destin à l'Armée.., les « soldats
perdus » en ont hérité.Pour le meilleur et le pire! En métropole, trois photos
représentant l'une le visage ensanglanté d'une petite fille, l'autre celui d'un jeune
ouvrier, la troisième la pèlerine d'un gardien de la paix accrochée aux branches d'un
arbre mort, vont ruiner les espoirs du capitaine Sergent dans un retournement de
l'opinion. Car, malgré ses ordres, la guerre aux concierges a repris. Dans la nébuleuse
des réseaux qui
constituent l'« O.A. S. Metro », les initiatives les plus diverses trouvent toujours
quelques acteurs : un lycéen qui rêve d'en découdre, un désesperado pour qui il faut
tout casser, un « indic. » soucieux d'en rajouter. Et l'autorité de Sergent est
contestée par un envoyé spécial de Salan, André Canal, dit « le Monocle ». Un dur
dans la surenchère. Un adjoint l'a précédé. Avec deux cents kilos d'explosifs
dissimulés dans trois cercueils. Et ce sera les « nuits bleues » : 18 charges de
plastic explosent le 18 janvier en quatre heures. Le 24 janvier vingt-deux explosions
au domicile de journalistes ou de personnalités de gauche marquent l'anniversaire
de la « Semaine des barricades ». Pas de victimes. Mais le 21 janvier, en plein jour, un
convoyeur de camion est tué, 47 personnes blessées par une explosion au Quai d'Orsay.
C'est l'indignation. Communistes, P.S.U., étudiants et lycéens « gauchistes » du «
Front universitaire antifasciste » appellent à manifester le 8 février à la Bastille.
La manifestation est interdite. Mais le 7 février le visage ensanglanté de Delphine
Renard, 7 ans, dont le seul crime est d'habiter le même immeuble qu'André Malraux, sera,
à l'heure du journal télévisé, l'invitation à la colère populaire...
Et ils seront plusieurs dizaines de milliers, le 8 février à 18 h 30, à fuir sous la
pluie les assauts d'une police déchaînée, qui inaugure ce jour-là les « bidules »,
longues matraques plombées. A 21 heures, c'est Boulevard Voltaire, le drame pour un
groupe de manifestants qui fuyaient une charge violente. Une bouche de métro s'offre
comme un refuge. Les portes sont fermées... La police charge, lançant sur les
manifestants les grilles des arbres...« Provocation communiste » proclame le lendemain
du drame le gouvernement. « Provocation O.A.S. », affirmeront plus tard des policiers...
Il est vrai que le bilan du drame est lourd à porter devant la réaction de la
population. Le 13 février, dans un Paris dont toute police s'est évanouie, derrière la
photo d'un jeune garçon au visage sage, Daniel Ferry, 16 ans,500 000 personnes suivront
au pas, de la place de la République au Père-Lachaise, huit cercueils recouverts de
fleurs roses et blanches. Dans un silence absolu.
Issy-les-Moulineaux, I0 mars. Devant la salle,où devait se tenir un
congrès du Mouvement de la Paix, 47 blessés et trois morts jonchent le trottoir. A
quelques mètres du sol, la pèlerine déchiquetée d'un gardien de la paix se balance aux
branches d'un arbre...Désormais, la police ouvrira les yeux et les arrestations vont se
succéder.« De grâce, cessez le plastic, il nous a fait un mal énorme », écrit,
d'Alger à Canal, le général Salan. Mais il est trop tard pour « l'O.A.S. Metro»
Les complicités s'évanouissent et les effectifs vont fondre.« Ils étaient
courageux, ils ont fait ce qu'ils ont pu ». Ce fut, pour les barbouzes, l'oraison
funèbre discrète des policiers de la mission C récemment envoyés de métropole à
Alger. C'en était fini de ces étranges combattants, surgis des profondeurs du gaullisme
ou simples mercenaires, qui avaient, à leur manière contreterrorisme et «
interrogatoires poussés » tenté de mener la lutte contre l'O.A.S. Par idéal ou pour
1500 F par mois. Un colis piégé en avait tué 18 dans une villa d'El-Biar le 29 Janvier.
Degueldre avait traqué les Survivants de refuge en refuge, automitrailleuse en tête.
L'hallali eut lieu le 15 février. Quatre survivants transportent plusieurs de leurs
camarades blessés à l'hôpital Maillot. L'O.A.S. les attend à la sortie. Elle tire. La
voiture des barbouzes s'écrase contre un mur, ses occupants blessés. « Il faut les
griller, les salauds ». La foule exulte; bientôt un brasier s'élève...Il y a désormais à Alger, et à Oran, plusieurs dizaines de victimes par jour, en
majorité musulmans. Paix des braves... Autodétermination... Algérie algèrienne. Melun
(I960)... Evian et Lugrin (I96I). Le dernier quart d'heure de la paix dure aussi longtemps
que celui de la pacification. Les « événements » portent |